« Dans le bateau qui nous menait vers l’Espagne, j’ai eu peur en voyant le désespoir et la détermination des jeunes autour de moi » Aïssata Ndiaye, Volontaire du programme « Migrants comme Messagers »

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Extraits

En 2017, vous avez quitté le Sénégal pour la Russie afin de poursuivre vos études. Cela a été le début d’un douloureux apprentissage sur la migration. Quels ont été les leçons apprises durant ce parcours ?

J’ai beaucoup appris sur la migration régulière autant que sur la migration irrégulière. J’ai vécu les deux expériences que je comparais souvent. En 2017, je suis allée en Russie pour apprendre la langue. La Russie est un pays éloigné, il y fait froid et l’environnement y est particulier. A 19 ans, j’ai voulu y aller parce que j’aimais leurs films et leur culture.

Je n’avais pas les informations qu’il me fallait vraiment. Je ne savais même pas que leur monnaie s’appelait le rouble. J’y ai connu de nombreuses difficultés que je ne saurais expliquer. Je ne pouvais pas raconter ces difficultés à ma famille, et j’ai été influencée à prendre la route pour le Maroc dans l’espoir d’arriver en Espagne. Je ne l’ai dit à personne.

J’ai pris la route pour arriver en Espagne et gagner ma liberté car je ne me sentais pas libre en Russie. On m’a expliqué le chemin à prendre et j’ai rencontré une femme sénégalaise à qui j’ai remis de l’argent pour qu’elle me fasse passer en Espagne.

Elle m’avait dit qu’on serait à bord d’un bateau pour la traversée mais, à l’arrivée, c’était un Zodiac (bateau pneumatique). C’était dangereux car dès que le Zodiac est troué, vous pouvez mourir.

A Tanger où j’attendais le bateau, une voiture est venue me chercher, nous sommes passés clandestinement dans la forêt, en pleine nuit, vers 3h du matin. Nous avons parcouru des kilomètres et, une fois arrivé à la plage, j’ai aperçu le bateau qu’on gonflait.

Vous avez pris le chemin du Maroc dans l’espoir de traverser vers l’Espagne en bateau. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez aperçu le moyen de transport rudimentaire que l’on vous a proposé ?

J’ai senti du désespoir et du regret. Je me dis que j’ai eu une attitude d’enfant à l’époque. Je pensais que ce voyage me permettrait d’échapper à mes peines, avoir un asile en Espagne, continuer mes études et être prise en charge puisque j’étais malade.

Lorsque j’ai aperçu le Zodiac, j’étais désespérée et secouée. J’ai pleuré pour rentrer. Mais malheureusement pour moi, il faisait nuit, nous étions au bord de la forêt, à des kilomètres de là où je venais. Les arabes me dirent que je n’avais pas le choix, je devais partir. Ils étaient armés. Ils me dirent que l’Espagne n’était pas loin et ils avaient raison. Nous étions tellement proches que nous pouvions apercevoir des lampes.

Juste avant de prendre le départ, le climat a changé. Il a commencé à pleuvoir. Certains ont suggéré de rentrer mais les garçons voulaient coûte que coûte y aller. Vous connaissez leurs termes : « Barça wala Barsakh ». Nous avons quitté la berge. Le capitaine a pris un détour et nous avons chaviré dans l’océan Atlantique.

A un moment, nous avons aperçu un grand bateau arriver et nous avons pensé que c’était la marine espagnole. Nous avons tendu les mains pour qu’ils viennent nous chercher. Ils ne nous avaient pas vus. Lorsque le bateau s’est approché, nous nous sommes rendus compte que c’était un navire immense qui transportait du matériel.

En nous dépassant, le navire nous a renversés et nous sommes tous tombés dans l’eau. Une corde s’est accrochée à ma main et m’a retenue. Les autres se sont entre-aidés et sont remontés sur l’embarcation. Malheureusement, trois Sénégalais et une femme Ivoirienne ont perdu la vie.

A un moment donné, j’ai commencé à avoir froid. Je suis devenue toute pâle. J’ai demandé des habits aux autres voyageurs mais ils ont refusé car ils ne me connaissaient pas. Effectivement, j’étais une étrangère. Je m’étais incrustée parmi eux. Je suis tombée évanouie tout de suite après. Plus tard, j’allais me réveiller dans un hôpital marocain. Beaucoup de choses se sont passées alors que j’étais inconsciente. A mon réveil, des policiers m’ont entouré et m’ont posé des questions. J’ai commencé à me rappeler des choses, de l’accident, de la mort de Khadidja…

Les jeunes qui scandaient Barça wala Barsakh sur la plage de Tanger se doutaient des affres de cette traversée. Pourquoi beaucoup de jeunes persistent à prendre des bateaux clandestins tout en sachant les dangers qu’il y a derrière la migration irrégulière ?

Ils savent qu’ils arriveront en Espagne ou ils mourront. Ils partent avec de l’espoir en se disant qu’ils vont réussir coute que coute à cause des difficultés qu’ils ont connus dans leurs vies. Ils se doutent qu’ils pourraient mourir dans cette épreuve mais ils ne savent pas comment ils vont mourir. S’ils savaient réellement ce qui attend une personne dans l’océan, je pense qu’ils ne prendraient jamais cette route.

Mais ces jeunes connaissent de grandes souffrances. Lorsque nous étions ensemble dans le bateau, je les entendais marmonner. J’entendais la pression dans leurs paroles. Ils parlent de leurs mères, de leurs femmes, de leurs pères, etc. Une des personnes décédées venait juste de se marier. Les situations difficiles qu’ils vivent font qu’ils ne peuvent voir rien d’autre que la migration.

En nous dépassant, le navire nous a renversés et nous sommes tous tombés dans l’eau. Une corde s’est accrochée à ma main et m’a retenue. Les autres se sont entre-aidés et sont remontés sur l’embarcation. Malheureusement, trois Sénégalais et une femme Ivoirienne ont perdu la vie

Lorsque j’ai vu la détermination de ces jeunes, j’ai tressailli. J’en oubliais la mienne. Le plus âgé de ces jeunes hommes n’avait pas plus de 28 ans. Le plus jeune en avait 17. Il y avait deux étudiants qui ne parvenaient pas à avoir ni des stages ni du travail ni un visa lorsqu’ils vont à l’ambassade.

Parmi leurs motivations, il y a la frustration, la pauvreté, la pression. Dans mon cas comme dans d’autres, on peut dire que c’était une pression qui pesait fort. Il y a toute sorte de problème qui pousse les gens à viser « l’Espagne ou la mort ».

Quelle est la part de responsabilité de notre société dans le désespoir de ces jeunes ?

Le principal responsable est l’État. C’est une honte qu’une personne meurt de l’immigration irrégulière. C’est encore pire s’ils sont nombreux à trépasser. Personne ne peut compter le nombre de corps que les eaux du Maroc ont englouties, dont la plupart sont des Sénégalais.

J’attribue la responsabilité de ce phénomène à l’État. Dans ce pays où il n’y a pas assez d’opportunités, le chômage est endémique et les jeunes réclament tout le temps de meilleures conditions. Les jeunes veulent vraiment travailler, ils veulent qu’on les aide. Beaucoup de candidats à l’émigration exerçaient des activités. La plupart sont des pêcheurs mais on voit bien qu’il n’y a plus de poissons dans nos eaux.

Ils se doutent qu’ils pourraient mourir dans cette épreuve mais ils ne savent pas comment ils vont mourir. S’ils savaient réellement ce qui attend une personne dans l’océan, je pense qu’ils ne prendraient jamais cette route

Les bateaux de pêche ont tout récupéré. Nous voyons les Chinois débarquer. La première fois que j’ai vu cela à Yarakh, j’étais effrayée. Ils y exposent de gros bateaux qui peuvent rester là-bas plusieurs mois à exploiter nos poissons. Tu vois ces choses et tu n’y peux rien. On peut dire que c’est une frustration. Qui est responsable ? Bien sûr que c’est l’État qui donne les licences de pêche à autrui alors que ses propres enfants travaillent et gagnent leur vie dans ce secteur. Mais si ces pêcheurs n’ont plus où aller, que faire ? Ils vont partir. Et c’est vraiment malheureux.

L’État met en place des initiatives pour limiter la migration irrégulière et accompagner les jeunes. Quelles sont les limites de ces actions ?

Ces actions sont de la publicité. Avant de venir en aide à quelqu’un, il faut comprendre son mal. Si on voulait trouver des solutions à l’immigration irrégulière, le problème serait réglé une bonne fois pour toutes. Il faut comprendre les causes, parler avec les jeunes, comprendre comment régler leurs problèmes et qu’il y ait un suivi.

Ils parlent de financement çà et là mais ce financement n’est pas bien organisé. Si vous financez une personne sans lui accorder un suivi ni une formation, quels résultats espérer ? Ils donnent des financements aux jeunes juste pour être en mesure d’en parler à la télé.

Est-ce à dire que le financement n’est pas la seule solution pour les jeunes ?

Ce n’est pas la solution. Il doit y avoir une méthode. Cette méthode passe par former les jeunes. Il faut qu’ils discutent avec les migrants en allant sur le terrain et en essayant de comprendre ce que les jeunes veulent. Les jeunes veulent travailler mais ils doivent mieux organiser les choses.

Par exemple, ils vont donner 600.000 FCFA à un étudiant, un migrant de retour, qui était allé au Maroc pour trouver les moyens d’aider ses parents. C’est une perte d’argent. Par contre, on pourrait demander à cet étudiant dans quel domaine il aimerait se spécialiser, lui permettre de poursuivre ses études et ensuite l’aider à s’insérer professionnellement. Même pour entreprendre, il faut de la formation.

Si vous financez une personne sans lui accorder un suivi ni une formation, quels résultats espérer ? Ils donnent des financements aux jeunes juste pour être en mesure d’en parler à la télé

On dirait que les migrants sont marginalisés voire méprisés lorsque je vois la manière dont ils sont traités.

Vous travaillez comme volontaire dans le cadre du programme « Migrants comme messagers » de l’Organisation internationale pour les migrations. Vous utilisez votre voix pour sensibiliser les jeunes sur les difficultés de la migration irrégulière. Quelles sont les préoccupations des jeunes auxquels vous vous adressez ?

Tout le temps c’est le même problème qui revient. Les jeunes me disent « Nous voulons rester mais nous avons besoin d’aide. » Mais la manière dont ils sont aidés n’est pas bonne. Tout le monde ne profite pas du financement qui est offert. C’est comme si cet argent est réservé spécialement à certaines personnes. Ou alors ils distribuent l’argent entre eux-mêmes et ils financent quelques personnes par exception.

Beaucoup de jeunes ont lancé des paroles dures contre vous alors que vous sensibilisiez contre la migration irrégulière. Pour certains, aucun discours ne peut les empêcher de partir. Est-il possible de convaincre ces candidats à l’immigration qui ne voient pas la réussite autrement que par le voyage ?

Il est possible de les convaincre bien sûr. On a vu certains qui voulaient prendre la route et qui ont changé d’avis. Mais pour d’autres, tant que le système n’aura pas changé, tant que le gouvernement ne change pas sa façon de faire, je ne pense pas que ces jeunes seront prêts à reculer.

Pour vous dire vrai, certains jeunes disent qu’ils attendent l’été, là où la mer est plus calme. Alors ils partiront. Je reçois beaucoup de messages sur ma page Facebook et cela m’effraie. Ils me disent que personne ne peut leur empêcher de partir. Ils ne croient pas en l’État. Plus personne ne croit aux politiciens.

Les jeunes me disent « Nous voulons rester mais nous avons besoin d’aide. » Mais la manière dont ils sont aidés n’est pas bonne

Cependant, il y aura toujours des personnes qui vont écouter ce que nous avons à leur dire. Même si c’est une personne, nous allons continuer le combat, nous allons continuer à parler car nous souhaitons qu’il y ait une nouvelle vision dans la jeunesse.

Que peut-on espérer du futur du Sénégal avec une jeunesse aussi désillusionnée ?

J’ai peur pour la jeunesse, pour mes frères, mes sœurs, mes proches. Que vont-ils faire ? Est-ce qu’il y aura toujours des élèves dans les classes ? Maintenant ce sont des enfants de 14-15 ans qui promettent de partir car ils veulent aider leurs mères. Cela me fait vraiment peur. Je me demande quelle jeunesse on aura dans le futur.

Pour vous dire vrai, certains jeunes disent qu’ils attendent l’été, là où la mer est plus calme. Alors ils partiront. Je reçois beaucoup de messages sur ma page Facebook et cela m’effraie

Le Gouvernement doit revoir sa stratégie car il n’assure même pas le minimum. On sait qu’on ne peut pas aider tout le monde. Il y a de la pauvreté partout, du chômage tout le temps. La situation est catastrophique au Sénégal.


Crédit photo : WATHI

Aïssata Ndiaye

Aïssata Ndiaye est une étudiante qui a connu la migration vers l’Europe par la voie régulière et par la voie clandestine. De retour au Sénégal, elle a développé une connaissance et une passion pour les enjeux liés à la migration. Elle contribue à la sensibilisation contre la migration irrégulière dans le cadre de la campagne « Migrants comme Messagers » de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

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